6. Le Soleil est à Tous
“ Mo enn zenfan kann ”
Zenfan kann... Un enfant des champs de canne à sucre. Le temps suspend son vol sur ces deux mots tiraillés entre les extrêmes de l’Histoire. Zenfan kann.
Zenfan larivier aussi : “tilapia, tang, zangi, al lapes sevret, manz zamalak lor pie ek so ti disel pima, zoue babygun ek zournal, ek bambou “
Comment construire cette communauté où chacun, chaque chose s’épanouit ? Comment entretenir un sentiment d’appartenance, de parenté ? De quelle manière nourrir un système de valeurs commun et choisi ? Et comment, à partir de lui, créer de nouvelles histoires, une nouvelle mythologie ?
S’intégrer à un système naturel, c’est se laisser transformer, c’est reconnaître qu’on ne dirige pas. Qu’on fait partie d’un ensemble immense et vivant, où la mauvaise herbe, le tang, l’ombre d’un manguier et l’humidité ont autant de place que nous.
Ce n’est pas du travail. C’est une manière d’être au monde. Il y a un bon équilibre là-dedans, même si on ne déconnecte jamais. Parce qu’on ne veut pas se couper.
Parce qu’on est lié. C’est de l’attention, de l’engagement.
Un lien rugueux et tenace qui nous relie au monde.
Pour l’un “ce n’est pas une philosophie de la productivité. Notre vie est comme ça. Il n’y a pas de coupure, pas de week-end. Je compte vivre comme ça jusqu’à ce que je meure.” Pour l’autre, “ Agroecolozi, se enn mod de vi”
“Nous avons la chance de vivre dans un cadre magnifique”.
Chez eux les gens sont reçus comme on cueille une goyave sur l’arbre : avec simplicité. Chaque visite devient une rencontre, chaque conversation, une pollinisation croisée.
Dans cet espace, qui sont ceux qui savent, où est la connaissance, l’expertise ?
“Je connais un gars à Chamarel, il va chercher des algues. Chez lui il fait le contour des arbres, met du paillage, il n’a pas été à l’école. Avec un bananier, il plante, il coupe, il fait une butte, moi je dois apprendre sur le net.” Si nous avions encore besoin de preuve que la connaissance et la réflexion sont partout et appartiennent à tous.
Arvin nous dira « lespri pa vann dan bazar », juste une question de bon sens.
On n’apprend pas seulement sur les plantes ou les techniques. On apprend à écouter, à ralentir, à se rendre disponible. Ce n’est pas du tourisme, c’est de l’hospitalité.
Alors ici, on fait autrement. On garde des zones en friche, des tas de pierres, des fleurs sans nom. On accepte de ne pas tout comprendre. On essaie.
Nathalie : “On parle beaucoup avec d’autres fermes, cette entraide, elle est hyper importante. Pas une valeur en argent, une autre valeur. You swap the money for services. Il y a 1.3 millions de personnes qui doivent manger (sur l’île). C’est pas que moi qui vais les nourrir !”. A la compétition, elle oppose la collaboration, la coopération, la solidarité.
Une entraide dont la générosité est un prélude, comme celle qui habite Priscilla “Mo aide. ena ti dimoun, zot ena pot, mo dir zot mo fer semence pour ou, zot kapav plant kot zot.” Elle qui travaille le soir, pour gagner “enn ti plus.”
Rien ne se perd, tout nous transforme. Il aurait pu être enn mari gran nwar. Pourtant, et malgré tout, avec son père il a appris à partager “Li ti partaz la moitié dipain avec bann travayer, bananes, œufs”. À Petit Verger, il y avait un potager dans chaque jardin, personne n’allait au bazar, on achetait, échangeait avec les voisins, “al pran 5 roupi lament”.
A force de vouloir maîtriser, d’aplatir, de rentabiliser, on efface. L’espace, la diversité, les présences invisibles. Le pluralisme, l’interspécificité, cette cohabitation entre mondes, se fragilise.
Alors ici, on laisse de la place.
Pour l’invisible.
Pour l’autre.
On vit avec, pas à côté.