5. La Mémoire Vivante
“ Kiltir mo viv li ”
Faut-il laisser mourir quelque chose pour que quelque chose de nouveau puisse naître ?
Dans un pays aussi jeune que Maurice où toutes les traditions ont été importées, créolisées, peut-on parler de culture ancestrale ? de savoir indigène ? Que signifie porter un savoir ancestral dans un lieu qui est encore en train de devenir ?
La question de ce qui est natif est complexe. Que voulons-nous dire lorsque nous parlons de tradition ? Que signifie porter un savoir ancien dans un lieu qui n’a pas de peuples anciens ? Cette tension — entre continuité et rupture — est l’endroit où vivent nos questions.
Le liquide coule dans la timbale argentée depuis le Thermos rouge.
- En ce moment, je bois un litre de thé par jour !
- Ah bon, c’est un thé spécial ? ça fait quelque chose en particulier ?
- Non, parce que j’aime ça. Répond-t-il avec un large sourire à ma voix à l’affût.
Un coup de fil plus tard, deux thés au lait sucrés, 2 oundés et 2 poutous arrivent du fond du bazar. Le rebord de l’étal d’en face, encore fermé, sert de comptoir.
Quelle est cette mémoire qui perdure — non pas dans les livres d’histoire ou derrière les vitrines des musées — mais dans les gens ? Dans les gestes transmis, les recettes jamais écrites, les feuilles cueillies à l’aube, et les histoires racontées aux stands de thé. Ici, les traditions s’enracinent dans la mémoire et le mouvement — importées, adaptées, et réinventées. Une transmission discrète du savoir d’une génération à l’autre, à un moment où le monde semble oublier.
C’est l'histoire d’un savoir qui voyage, l’histoire de personnes comme Jay, quatrième génération d’herboristes du Bazar de Port-Louis, dont les mains reconnaissent encore les plantes que son arrière grand-père récoltait sur les pentes de la Montagne des Signaux. Il porte avec lui la connaissance de quatre générations, transmise à travers le goût, l’odorat et le toucher. Pour beaucoup, Jay n’est pas une curiosité à visiter au marché, mais bien une référence. Il connaît les plantes que son arrière grand-père a ramené d’Inde, la manière dont elles se sont adaptées au sol et aux saisons de l’île, la manière dont, d’un pays à l’autre, les plantes se font écho. Et si d’autres le voient comme faisant partie du folklore de la ville, Jay, lui, prépare ses tisanes pour soulager, renforcer, soigner.
Pour autant, la continuité de cette transmission n’est pas garantie. Beaucoup d’anciens ne veulent pas de la même vie pour leurs enfants. Le travail est rude, le revenu maigre. Que se passera-t-il quand Jay arrêtera ? Qu’est-ce qui sera perdu ?
« L’étranger vient à la rencontre du mauricien, qu’est-ce qu’on valorise, la pomme de terre ? Qu’est-ce que Maurice a à offrir à ses touristes ? »
— Gaël
Le passé survit dans les thermos et les timbales en argent, dans les thés au lait sucrés, dans les feuilles infusées non pas pour une raison particulière, mais simplement parce qu’on aime leur goût. Il vit dans les étals du bazar et dans la mémoire des aïeules qui cuisinaient mais n’ont jamais transmis leurs recettes. Il vit dans cette tension entre tradition et invention — dans le choix de garder ce qui nourrit, même quand le monde court après ce qui se vend.
Nous parlons à ceux qui ont laissé derrière eux les attentes des générations passées - pas en signe de rébellion, mais afin de créer de nouvelles traditions. Certains ont ajouté du savoir étudié à leur pratique héritée.
“ Les gens vont vers les industries pharmaceutiques, sans toujours connaître les effets secondaires. Alors que les plantes ont passé l’épreuve du temps. A la tradition, j’ai rajouté ma connaissance. ”
Pendant que d’autres imprègnent un usage pragmatique d’un rituel spirituel. Le tout faisant de cette collection de savoirs, une archive vivante. Ni folklorique, ni guide pratique.
Notre culture survit par la pratique, par l'adaptation. Elle se construit à partir de fragments. Cette femme d’origine tamoule qui prépare le kanjee avec les feuille de moringa, cette mère qui apprend à ses filles la valeur du sol, cette artiste qui élève un enfant dans les coulisses avec l’aide d’un village de soeurs et d’oncles bienveillants - ces histoires sont celles d’un héritage re-tissé, réinventé.
Nous honorons ceux qui portent cette mémoire. Ceux qui, aux pratiques anciennes, infusent de nouveaux savoirs. Ceux qui portent le bois pour le feu et qui savent quelle feuille on brûle pour quelle utilisation. Ceux qui comprennent que les plantes ont survécu à leur traversée et qu’à travers elles, nous aussi.
C’est un passé vivant.
Ni figé, ni estompé.
En perpétuelle création.