Le Suffisant et le Nécessaire
“Quand ça demande tellement de travail, tu n’as pas envie de gaspiller.”
La nourriture est au cœur de toutes les crises que nous traversons. De la perte de biodiversité à l’érosion des sols, du dérèglement climatique à l’effritement du lien social : ce que nous cultivons, la manière dont nous le cultivons, et ce que nous mangeons sont intimement liés aux signaux d’alerte du monde.
Pour les petits États insulaires en développement comme Maurice, les enjeux sont encore plus aigus. Notre territoire terrestre ne représente qu’un millième de notre territoire national — le reste, c’est l’océan. Et pourtant, nous continuons à agir comme si la terre était inépuisable, comme si le sol pouvait indéfiniment absorber ce qu’on lui donne — et ce qu’on lui prend.
Mais le sol cultivable fait, au mieux, une centaine de centimètres d’épaisseur. Cette fine couche de terre est ce qui permet à la vie de proliférer. Sous nos pieds se trouve un écosystème aussi riche et complexe qu’une forêt tropicale. Au-dessus, l’air vibre d’insectes, de pollinisateurs, d’oiseaux. Lorsque cet équilibre se rompt — par le béton, l’asphalte, la surexploitation agricole —, ce n’est pas seulement la sécurité alimentaire que nous perdons. Ce sont les systèmes vivants qui nous enracinent.
La nourriture devient alors bien plus qu’une source de subsistance : elle devient un vecteur de soin, une manière de régénérer ce qui a été perdu — la couche fertile, le goût du terroir, le rythme des saisons.
« Ce n’est pas juste de l’agriculture, c’est un lien à la terre, un sentiment d’appartenance. »
Les paysans, cultivateurs et travailleurs de la terre qui témoignent ici ne parlent pas en théorie, mais en actes. Ils creusent des baissières plutôt que d’arroser. Ils laissent les canards gérer les ravageurs tout en pondant des œufs. Ils utilisent le compost, mais en connaissent aussi les limites : même une bonne chose, en excès, peut nuire à la terre. Pour certains, c’est comparable à l’éducation d’un enfant. « Prendre soin d’une plante, dit Priscilla, c’est comme s’occuper d’un enfant. La voir grandir procure une joie immense. »
« Okip enn plan, li absolument sa, li kouma okip enn ti baba.
Kot mwa laodal, mo met plant, ena pima, brinzel, lisou, lisoufler. dan po, mo plant li ek so compost tou. Dan la ter li ena sa fraiser la. dan po li pa gegn sa mem kouraz. »
Il y a une lenteur volontaire dans ces approches — une forme de rébellion contre la logique linéaire de la productivité. Nathalie le dit simplement : « Quand on pense à la nourriture, c’est un bon point de départ pour changer les choses. Ça touche à tous les dossiers brûlants. »
Sa ferme abrite plus de 130 espèces végétales, introduites au fur et à mesure et, qui favorise la biodiversité. Depuis que les libellules et les grenouilles sont apparues, le nombre d’espèces d’oiseaux a explosé.
Il ne s’agit pas de croissance pour la croissance. « Si je vais à la banque, poursuit Nathalie, on me demande un business plan. Mais je ne cherche pas à créer une franchise. Je veux juste payer des salaires décents et faire vivre la ferme. »
C’est un engagement envers ce que certains appellent une « économie du suffisant ». Faire mieux avec moins, faire fructifier ce dont on dispose déjà.
« Tout a sa fonction », ajoute un autre cultivateur. « La fleur devient un fruit. On commence à observer davantage, à comprendre que la nature a déjà tout prévu. »
Ce n’est pas un processus parfait — certains jours sont faits d’improvisation, de fatigue ou de tâtonnements. Mais comme le décrit Stéphane, c’est « comme une grande descente sans freins : une chose en entraîne une autre. On ne peut pas s’arrêter. Si on s’arrête, tout s’écroule. » On est pris dans cet engrenage, mais avec plaisir. Une forme de courage discret.
Ces vies ne sont pas des rêveries nostalgiques. Elles s’ancrent dans des savoirs concrets — permaculture, récupération d’eau, lutte biologique — mais aussi dans l’amour, la joie, la fidélité… Un refus de séparer la vie de la terre.
« Kaka pou fane a enn moman si nou pa fer narnien. Travay pa touzour fasil. Parfwa mo demotive pou fer li. Pou mwa li aussi enn komba. Nou bizin heal later, si nou pa fer sa maye. »
Alors ils agissent.
Chaque jour.
Ils maintiennent le sol en vie.