4. À tout prix

“ Tu ne peux pas ignorer le monde, ce n’est pas ça la réalité. ”

Au début, on rêve de la cabane, du feu de bois, de se laver dans la rivière, mais ce n’est pas réaliste, il faut de l'électricité, de l'eau potable, nettoyer… “Après la 1ere année, je devais être là, prendre les décisions, connaître les budgets.”

Nathalie “tu peux construire ta bulle mais le reste autour de toi fait partie d’un système. Finalement ça aussi c’est un mensonge, tes clients, tes enfants sont dans le système”. On ne peut pas ignorer ce monde parce qu’il répond aux exigences d’un système qui tisse, trame, dicte la manière dont on vit.

Pour eux, l’autonomie n’existe pas : on vit au rythme des saisons et on dépense une somme pour les courses. Le coût de la main-d'œuvre a doublé, on ne trouve plus de gens non plus.

“ Donc on va arrêter de s’amuser à faire les choses, de perdre trop de temps.”

Alors continuer, quoi qu’il en coûte ?

Au-delà du regard de l’autre, au-delà de la pression sociale, au-delà du choix qu’on fait pour soi, il y a la pression économique, car ce retour à la terre a un prix.

Et ce prix, c’est :

  • celui de l’accès à la terre, de l'accès à la propriété

  • celui du financement de projet et de l’achat des matériaux

  • celui de l’accès à un fond de roulement

  • celui de la création d’infrastructures 

  • celui de la formation

  • celui d’un salaire, pour soi ; 

  • celui du salaire de la main d’oeuvre, quand on en a

  • celui des maladies

  • celui des intempéries

  • celui de la matière première

  • celui des intermédiaires

  • celui de la nourriture pour les animaux

  • celui du corps “kourpa, to bizin pass ladan tou le zour”

  • celui du moral “Kapav enn cosson maron vini dan to karo, kass tou”

  • celui du temps “Li dimann letan design. Si apre to mem to bizin fer la vente, harvest ek avant-harvest, kominikasion…”

  • celui de la volonté des autorités, celui de la volonté des consommateurs : “les clients ne jouent pas le jeu. Les gens ne viennent pas, même si je dépose chez lui. L’hyper marché, la grosse distribution, ça a changé le mindset des gens. Il faudrait que les gens soient obligés.”

D’ailleurs, ils se retrouvent souvent au milieu du triangle de l’inaction : c’est au consommateur de…, c’est à l’Etat de…, c’est aux entreprises de… Pa mwa sa, li sa.
Tout le monde pense qu’il faudrait faire, mais finalement, peu sont ceux qui font.

Alors pour Isseyen, “Quand tu vois la quantité de travail pour l’agroécologie, tu ne peux pas en vouloir au petit planteur avec son sprayeur d’herbicides sur le dos”. Nou osi nou bizin gagn enn viv.

“ Avan nou ti pe travay pou viv, aster nou pe travay pou surviv ”

- Priscilla

Pour Anne-Marie qui fabriquait des fromages : “Notre principe c’est pas que de gagner de l’argent. Ils pensent qu’on fait beaucoup de profits or, dans le processus de fabrication, on perd beaucoup de petit lait. Il faut 4 litres de lait pour un fromage, sans compter la main-d'œuvre. Une matière première fragile pour la fabrication d’un produit de qualité.

Alors quand le prix du litre de lait augmente de 150% (parce que l’alimentation complémentaire pour les animaux aurait beaucoup augmenté), avec une production locale de matière première qui ne couvre qu’1% des besoins, impossible de continuer. Après avoir mis deux ans pour mettre au point la maturation dans des conditions climatiques tropicales.

Une poignée de freins, et pourtant… lorsque l’un d’entre eux nous parle de son salaire qui n’augmente pas, il nous parle aussi du choix de rester attaché à ses valeurs.

Comment concilier convictions et réalités du terrain : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour rester fidèles à nos valeurs ? Jusqu’où sommes-nous prêts à payer plus cher un produit local qui répond à des normes exigeantes ? Jusqu’où sommes-nous prêts à payer plus de taxes pour promouvoir la protection du vivant, la culture, l’éducation ?

Pour Stéphane, l’objectif c’est de vendre une île où on mange bien. Mais pour ça, il faut voir les choses dans leur ensemble et les voir à long terme pour avoir les moyens financiers de tenir, de faire des ajustements. Or, un homme d'affaires a souvent une vision à court terme, celle des dividendes.


“C’est la déception, tu peux être CEO, directeur, si l’actionnaire (celui qui a l’argent) ne veut pas de changement… ce changement n’adviendra pas. ”

Jay

« La première chose qu’ils demandent c’est « Combien je vais gagner ? » Alors que c’est ce qu’ils vont apprendre qui est important. »

Pascal

« Un comptable connaît le prix des choses, pas leur valeur. »

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