3. Le Sel de la Terre

“ Le choix n’est pas compliqué. C’est expliquer ce choix qui est compliqué.”

Dans le grand plan, on ne sait ni où, ni comment, ni quand, ni par quoi commencer. Mais à tellement vouloir créer un monde à soi, on finit par se lancer. Vivre le rêve éveillé. Parce qu’on veut une vie qui nous ressemble, une vie à l’image de nos valeurs. 

Mais l’inconnu fait peur.
L’instabilité dérange.
Et pourtant, c’est là que tout commence.

Aller chez Gaël, c’est d’abord, se perdre. Se tromper de chemin au milieu des champs de canne à sucre, puis être guidé par son visage et sa voix depuis un téléphone sur un chemin de terre jusqu’à arriver chez lui. Il fait frais, il y a un grand type devant une porte en bois avec un sourire qui fait la moitié de son visage : c’est vous dire la qualité de l’accueil ici. La vie s’y cultive comme une poésie, celle qu’il écrit. Question de choix et de responsabilité. 

Cette “sculpture vivante” nous invite à nous questionner sur ce qu'on nous donne à voir, ce qu’on valorise. Son choix, celui de travailler la terre, peut sembler simple. Pourtant, dans un pays qui a une définition claire de ce qu’est le succès, quand on est à la marge, quel est le prix à payer ? 

“C’est se sentir isolé. Être pris pour un fou”, et malgré tout, continuer d’avancer.

“Tu te bats avec le client, les constructeurs, les consultants, les employés… Moi je ne suis pas bagarreur, pas compétiteur. Le costume cravate, avoir des soirées, moi je m’en fous." - Stéphane

Solitude subie pour certains, solitude choisie pour d’autres. Tous n’ont pas encore trouvé leur tribu : quand on choisit la terre, une certaine forme de temps social rétrécit.

« Quand tu es jeune, tu fais ce que les gens attendent de toi, tu suis la masse. »
— Nathalie

Le succès, Nathalie l’a connu. Elle y a goûté. Elle l’a éprouvé : “You are a nobody… et rien que parce que ton titre dit (ce que tu es), d’un coup tu deviens quelqu’un. Tout ce qui n’était pas possible devient possible. Brièvement, ça te change (...) Ce dont je suis fière, c’est que je suis revenue à moi. Moi, Nathalie. Je regrette juste que ça m’ait pris ce temps pour le réaliser”.

Ce sont autant d’histoires, de parcours différents mais toujours habités d’une même chose, celle d’affirmer son identité, son autonomie, celle de vivre quelque part entre enracinement et liberté. Rencontrer ces femmes et ces hommes, documenter ces moments de connexion : c’est s’ouvrir à leur humanité. C’est découvrir ce qui se cache derrière leurs choix, leurs silences, leurs regards.

Pascal est un ancien banquier : "Le regard des gens, si tu n’es pas fort dans ta tête, peut te tuer. J’ai campé dans la cour de la cathédrale, dans la Tiny Forest. Quelqu’un a dit au prêtre « Sa zardinier la, mo pa fer li konfians ». Avant, c’est peut-être à lui que j’aurai accordé un prêt”. Il nous parle d’être en paix avec ce qu’on fait, de faire nos choix avec conviction, même lorsqu’ils vont à contre-courant. Et “mettre en action les 2 sœurs jumelles, l’humilité et le courage”.

A ceux qui les voient comme des figurants dans le spectacle du monde, ils proposent une autre façon de voir “Jouer grand, avec un petit impact ou jouer petit, avec un grand impact”

“I’m not a nobody to the families who come and buy something.”

Car ce n’est pas seulement l’amour du travail, pas seulement un lien profond à la nature qui les anime, c’est leur responsabilité personnelle qu’ils engagent. C’est un besoin de liberté et d’autonomie qui les nourrit. C’est un mélange de curiosité, de détermination et de débrouillardise qui les caractérisent. 

« Monn fer tou, mason, electrik, plombie, poz marb… mo konn debrouye, pa konn lir mais kapav debriye. bizin konn fer lespri travay. »
— Arvin
« Pour moi une femme doit être indépendante financièrement, je suis entrepreneuse dans l’âme. J’ai besoin de créer les choses. »
— Véronique

« Penser et voir les choses différemment, ça marginalise. »

— Gaël

“Apranne zame fini. Mo pa pou aret la.”

Priscilla nous raconte son parcours dense et sa soif d’apprendre : “Kouma monn aret lekol monn fer manev. Monn bien travay pour lizinn, pou dimoun. Mo kontan independante, mo kontan debrouy moi par mo mem.”

Même si travailler la terre est fatiguant, elle est pétrie d'amour pour son travail. A ses filles, elle transmet tout ce qu’elle peut : “La grande li ena enn certificat travay pour zardin. La petite là, mo montre li, li kontan apprann; Se sa ledikasion la mem ki pou fer zot gegn enn travail. Zot kone li important.”

Vallée Pitot, Bangladesh. 

Dernier arrêt au pied de la montagne. 

Pena pli lwin

Rideau.

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